lundi 30 juin 2014

Changement de peuple

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Sur cette carte (réalisée par FDS) sont indiqués les pourcentages d'enfants qui ont fait, à la naissance, l'objet d'un dépistage préventif de la drépanocytose. Il faut savoir que seuls sont dépistés les enfants ayant au moins un parent originaire d'Afrique ou des Antilles (pour la simple raison que cette affection génétique ne touche pas les populations blanches européennes). Les statistisques ethniques étant interdites en France, nous n'avons plus que cela pour mesurer l'ampleur du changement de peuple actuellement en cours. Cela dit, c'est assez efficace. Si le niveau du bac n'était pas ce qu'il est devenu, c'est à dire nettement inférieur à celui du certificat d'études des années 60, on pourrait en tirer un sujet de mathématiques : "Etant donné la population totale, le solde naturel par région, le solde migratoire, le nombre total de décès, calculez à quelle date la population du pays en question aura été complètement remplacée. Vous avez 1 heure. La calculatrice est autorisée."




vendredi 27 juin 2014

Pourquoi le temps a commencé


Si le temps n'avait pas commencé, le passé serait infini. Et si le passé était infini, le présent ne serait jamais advenu. Or, le présent est advenu. Donc le passé n'est pas infini. Voilà, en deux mots, l'argument que nous défendons.

Voyons cela de plus près.

On peut commencer par remarquer que l’infini dont nous parlons ici n’est pas l’infini potentiel (grandeur finie en croissance indéfinie, notée ) mais bien l’infini actuel, c’est-à-dire l’infini totalisé, accompli, réalisé (noté "aleph" c'est-à-dire   depuis Cantor). Comprenons bien : dans l’hypothèse que nous examinons, si un lutin éternel avait fait un trait par jour sur une ardoise, il devrait y avoir sur son ardoise non pas un grand nombre de traits, ni un nombre de traits en croissance perpétuelle (), mais un nombre réellement infini de traits (ﬡ ). Or, le propre du « nombre de nombres » qu’est le premier des cardinaux transfinis est de ne pas avoir de prédécesseur immédiat (puisqu’il n’y a pas de plus grand entier naturel, ni d’entier naturel « infini »- mais seulement une multitude réellement infini d’entier naturels finis). L’argument consiste donc à remarquer que s’il est impossible de rejoindre cet infini par un processus additif séquentiel, il est également impossible d’en provenir par le même procédé –ce que suppose pourtant l’hypothèse d’un passé infini. Voici donc l’argument :

1.     Il est impossible de rejoindre par addition un terme qui n’a pas de prédécesseur immédiat ;
2.     Symétriquement, il est impossible de provenir par addition d’un terme qui n’a pas de successeur immédiat ;
3.     Or, n’ayant pas de prédécesseur immédiat, - n’a pas de successeur immédiat ;
4.     Il est donc impossible de provenir de - par addition ;
5.     Or, un passé infini a la structure d’une série de ce genre : [- ; O]
6.     Donc un passé infini n’est pas franchissable.
7.     Or le passé a été franchi.
8.     Donc le passé est fini.

La deuxième formulation, plus imagée, s’appuie sur l’idée de constructibilité d’un ensemble par un processus additif. C’est fondamentalement la même idée que dans le premier, mais exprimée de manière peut-être plus parlante. L’infini actuel ne peut qu’être donné d’un seul coup, mais pas construit progressivement.

1.     Ce qui ne peut pas être construit par addition ne peut pas non plus être déconstruit par soustraction ; de même, ce qui ne peut pas être déconstruit par soustraction ne peut pas être construit par addition. 
2.     Or, l’ensemble infini des événements passés ne peut pas être déconstruit par soustraction : il est impossible de terminer la soustraction {0, -1, -2, -3, …} : on dira, pour prendre une image, que vider le tonneau des Danaïdes avec une écope est une entreprise impossible.
3.     Par conséquent, l’ensemble infini des événements passés n’a pas pu être construit par addition : on dira, symétriquement, qu’il n’est pas possible de remplir à ras-bord le tonneau des Danaïdes, même si l’on n’a jamais commencé.
4.     Or, l’ensemble des événements passés a bel et bien été construit par addition : le tonneau a été rempli à ras-bord (autrement dit, la série du temps est parvenue jusqu’à maintenant)!
5.     Donc l’ensemble des événements passés n’est pas infini, mais fini.
6.     Conclusion : le monde a eu un commencement.

Nous reprenons la troisième formulation à J.P. Moreland[1]. Elle se fonde sur une expérience de pensée très simple : imaginons qu’un ange soit entrain de compter : 1, 2, 3, 4… Il est évident qu’il n’atteindra jamais l’infini, même s’il compte pendant une éternité. Certains diront toutefois que c’est l’existence d’un point de départ qui rend l’infini inatteignable, et non le caractère additif du processus ; il suffirait donc d’imaginer un processus sans point de départ pour qu’une série construite par addition puisse être infinie. Ce serait le cas du temps. Imaginons donc un ange comptant dans l’autre sens : …, -4, -3, -2, -1, 0. Si un passé infini était possible, et si nous l’interrogions, il nous dirait qu’il vient d’énumérer l’ensemble des entiers naturels négatifs. Est-ce possible ? Il nous semble que non. Que le processus additif n’ait pas de point de départ ne semble pas améliorer la situation. Car si l’énumération n’avait pas eu de point de départ, comment aurait-elle fait pour progresser ? Rappelons en effet que le temps peut être pensé sur le modèle d’une addition progressive de quantités finies : or, -aleph + 1 = -aleph, par conséquent, le processus n’avance pas. Dès lors, comment pourrait-il être parvenu à un quelconque point d’arrivée (qu’il s’agisse de zéro ou de n’importe quel entier négatif) ? Tout point déterminé de la série se situe à une distance proprement infinie de l’abîme sans fond d’où le compteur est censé provenir ; il est dès lors impossible de rejoindre n’importe quel point déterminé depuis cet abîme. Comme le dit William Craig [2], "ce serait comme sauter hors d’un puits sans fond" ! Et si l’on répond encore que le propre d’une série sans commencement est justement d’avoir toujours déjà parcouru cet infini aussi loin que l’on remonte, on répondra que cette objection aggrave le problème au lieu de l’alléger : puisqu’un temps infini est toujours déjà passé, il devient impossible d’expliquer pourquoi le présent n’est pas arrivé hier, ou avant-hier, ou il y a trois millions d’années -tout comme nous demandions tout à l’heure pourquoi l’univers ne serait pas encore en train de courir après son état présent. En fait, l’hypothèse d’un passé infini détruit toute localisation déterminée au sein de la série temporelle. On peut en conclure que toute série construite de manière séquentielle et qui a une borne, qu’il s’agisse d’un commencement ou d’une fin, est finie. La série qui a un commencement est finie, mais potentiellement infinie ; la série qui a une fin, ne pouvant pas être potentiellement infinie (du fait de l’asymétrie entre passé et futur), a nécessairement un commencement. Voici l’argument :

1.     Le passé est sans commencement [hypothèse à réduire]
2.     Si le passé est sans commencement, alors on peut concevoir un compteur immortel qui décompte depuis un temps infini, à raison d’un entier négatif par jour
3.     Le compteur immortel aura fini de compter si et seulement s’il dispose d’une multitude réellement infinie de jours pour le faire
4.     Si le passé est sans commencement, alors il y a eu un nombre réellement infini de jour avant chaque jour
5.     Par conséquent, le compteur immortel aura fini de compter avant chaque jour.
6.     Si le compteur immortel a fini de compter avant tout jour donné, alors il n’a jamais compté
7.     Par conséquent, on arrive à la situation suivante : le compteur immortel n’a jamais compté et il a pourtant toujours été en train de compter. Ce qui est contradictoire.
8.     Conclusion : le passé n’est pas sans commencement [réduction à l’absurde de la proposition n°1]

Ce type d’argument débouche sur l’affirmation d’un commencement radical, c’est-à-dire d’un commencement qui n’est pas une transition de phase, la transformation d’une réalité temporelle préexistante, mais l’entrée dans l’existence de la dimension temporelle elle-même. Ce point est capital. Il nous conduit logiquement, compte tenu de l’axiome selon lequel tout ce qui commence d’exister a une cause, à requérir l’existence d’une cause non temporelle de l’ensemble de la réalité temporelle.




[1] Cf. J.P. Moreland, Scaling the Secular City, pp. 23 sq.
[2] Time and Eternity, p. 229

jeudi 26 juin 2014

Ce que la science ne peut expliquer


Contrairement à ce que certains croient, la science ne peut pas tout expliquer. Par exemple, elle ne peut pas expliquer l'existence de l'Univers. Voyons cela.
L’existence de tout ce qui est, à l’instant t, peut fort bien avoir été causée par un état antérieur de l’univers, lui-même causé par un état antérieur, et ainsi de suite indéfiniment. Mais une telle régression ne permet pas d’expliquer l’existence de la série elle-même. Pour une raison très simple : c’est que toute explication d’un état donné de l’univers à un moment quelconque, présuppose l’existence même du substrat fondamental de la série, substrat qui ne saurait donc être expliqué par l’invocation de processus de transformation. La série causale temporelle est la série des transformations d’une matière fondamentale ; les processus causaux qui se déroulent en son sein rendent compte des différents états de ce substrat, mais pas de l’existence dudit substrat. A la lumière des processus causaux internes à la série, l’existence même de la série demeure donc privée de toute explication causale. Il ne s’agit pas d’un manque, d’un défaut que les progrès de la science pourraient combler, mais d’une incapacité constitutive. Dire le contraire, ce serait comme affirmer qu’à force de progrès, la géométrie finira par expliquer « où se trouve l’espace ». C’est évidemment absurde. On peut le démontrer de la manière suivante :

1.     Expliquer scientifiquement l’existence d’un fait, c’est le déduire d’un état physique selon une loi [prémisse].
2.     L’Univers est la totalité des faits physiques, considérée sur toute la durée de son existence (finie ou infinie) [prémisse]
3.     Expliquer scientifiquement l’existence de l’Univers suppose donc que l’on déduise l’existence de l’Univers d’un état physique [1,2]
4.     Or, il n’existe pas d’état physique en dehors de l’Univers [2]
5.     Donc il est impossible de déduire l’existence de l’Univers sans partir d’un état initial qui en fasse partie [3,2]
6.     Donc il est impossible de déduire l’existence de l’Univers sans présupposer l’existence de l’Univers [5,2]
7.     Toute déduction de l’existence d’une chose qui en présuppose l’existence est une pétition de principe et non une explication [prémisse]
8.     Il est donc impossible d’expliquer scientifiquement l’existence de l’Univers.

C.Q.F.D.

A partir de là, une question se pose : doit-on penser que la question de savoir pourquoi l'Univers existe est vide de sens ? Qu'il s'agit d'une pseudo-question, d'un faux problème ?
Ceci est une autre histoire !

 

Dans le débat la propagande sur l’adoption par les couples homosexuels, l’argument de loin le plus seriné est le suivant :

« Il vaut mieux être élevé par deux sympathiques homosexuels que par deux hétérosexuels qui boivent et se tapent dessus (quand ils ont la bonne grâce de ne pas martyriser les gosses au fer à souder) ».

Sur n’importe quel plateau-télé, un tel argument, servi par le fonctionnaire appointé de la doctrine officielle, a le don de faire applaudir les veaux. C’est grande misère de nous voir réduits à réfuter de pareilles foutaises, mais allons-y quand même.

Ce raisonnement est un sophisme de tribune vieux comme le monde : lorsque vous voulez faire accepter une conduite complètement aberrante, il vous suffit de la comparer avec une version particulièrement rare et pervertie de la conduite normale. Cette comparaison boiteuse aura le grand mérite de faire apparaître subitement la conduite aberrante comme finalement tout à fait acceptable.

Cet effet tient à ce que l’attention de l’auditeur est brutalement attirée sur l’inconvénient très exceptionnel qui a été ajouté à la situation normale, et en oublie de considérer l’inconvénient général et constant qui est lié à la situation anormale.

Vous pourrez dire ainsi qu’il vaut mieux se trouver dans un avion n’ayant plus qu’un seul réacteur mais piloté par un as, que dans un avion en parfait état piloté par un épileptique en pleine crise. Vous pourrez dire aussi qu’il vaut mieux écouter Rubinstein jouant sur un Bontempi que votre petite nièce sur un Steinway. Et ainsi de suite.

Le problème est que de telles comparaisons asymétriques n’autorisent absolument pas à conclure qu’il faudrait donner des autorisations de vol à des avions défectueux, ou organiser des concerts de maestros sur des instruments de supermarché.

Pour avoir un sens, une comparaison doit être faite toutes choses égales par ailleurs, et en évitant les situations exceptionnelles ou statistiquement non significatives. A défaut, avec un peu d’imagination et une mauvaise foi à couper au couteau, on peut justifier absolument n’importe quoi.

En Afrique, cherchez l'intrus


Indice de développement humain, en 2005 (cliquez pour agrandir)

Cette aberration est désormais corrigée. Je n'ai pas la nouvelle carte, mais cette vilaine tache verte a dû disparaître. Le plus probable est qu'elle devienne grise, c'est-à-dire, pudiquement, "non renseignée", comme en Irak.




Sully, reviens !


Aristote distinguait très bien entre « savoir que » et « savoir pourquoi ». Les experts sont spécialistes du « savoir pourquoi », tandis que le bon sens populaire est généralement clairvoyant sur le « savoir que ».

Le bon sens sait par exemple que la méthode globale est inefficace pour apprendre à lire ; il sait que fumer des joints ne rend pas intelligent ; que l’absence d’autorité sur un enfant conduit à des catastrophes. Quant à savoir le pourquoi profond de ces différentes vérités d’expérience, il ne s’en inquiète guère. C’est l’affaire des experts. Mais ce n’est pas grave, car ce qui est utile en politique, c’est surtout le « savoir que » ; cela suffit à construire une politique publique à peu près efficace.

Oui mais voilà le malheur : les experts ont pris le pouvoir ! Et le propre des experts est de n’accepter de reconnaître un fait qu’une fois découverte l’explication de ce fait. Autrement dit, le « savoir que » n’a aucune valeur pour eux tant qu’il n’est pas ramené au « savoir pourquoi ». Fondamentalement c’est absurde, mais c’est ainsi. C’est une forme de superstition scientiste : tout ce dont on ne connaît pas la cause est réputé douteux (c’est une erreur logique de premier ordre).

Ce travers est lourd de conséquences pour la conduite des affaires communes, car il engendre un retard structurel dans toute décision, un détour théorique aussi coûteux qu’inutile. Pire, il est nuisible, puisque, grosso modo, il faut attendre sur toute question que la science se soit prononcée avant de faire quelque chose : bref, on meurt guéri.

Ceci explique pourquoi, dans les pays développés, nous lisons régulièrement dans les journaux des titres de ce genre : "Une étude américaine démontre que les drogues douces nuisent à la mémoire" ou "C'est désormais prouvé : emprisonner les délinquants est efficace pour réduire la délinquance" ou encore "Une première : un laboratoire de neurosciences démontre que la méthode globale est contraire au fonctionnement du cerveau". La plupart des gens normaux, en lisant ce genre de phrases, se disent : "Mais ma grand mère le savait déjà! On aurait dû l'écouter. Pas besoin de dépenser des millions à l'INSERM".

Voilà le ridicule spécifique de notre situation épistémologique. Fumer des pétards tous les jours, laisser courir la racaille et photographier les mots au lieu de les lire, tout le monde sait que c'est catastrophique. Mais le fonctionnement cognitif de nos sociétés nous oblige désormais à un immense détour pour avoir droit de le dire, ce qui laisse le temps à l'idéologie gauchiste ("libérale" en américain) de détruire la société. (Pour bien comprendre, ce dernier point, il faut savoir que l'idéologie gauchiste a pour programme de prendre le contrepied systématique du bon sens de ma grand mère. L'argument étant que si ça se faisait avant, c'est que c'était faux, puisque nous sommes emportés fatalement vers le Progrès, qui consiste en la négation du Passé).

En France, la gestion catastrophique des dossiers suivants permet d'observer les conséquences de ce dysfonctionnement cognitif : la dérive des programmes scolaires jusqu’à la ruine actuelle ; la politique d’immigration ; l’explosion de la délinquance du fait du laxisme pénal…Sur toutes ces questions, le « savoir que » a tout dit, et bien dit, depuis trente ans. Mais il a fallu attendre que les experts nous disent pourquoi. C’est fait. Mais il est trop tard.

Voilà pourquoi la France était mieux gouvernée par le bon sens supérieur d’Henri IV qu’elle ne l’est aujourd’hui par des régiments de statisticiens et sociologues.


Les voeux, parfois, se réalisent


"The process of transformation, even if it brings revolutionary change, is likely to be a long one, absent some catastrophic and catalyzing event – like a new Pearl Harbor."

Rebuilding America’s Defenses, A Report of The Project for the New American Century (PNAC), Sept. 2000, p. 51

Fondateurs du PNAC : William Kristol, Robert Kagan
Quelques membres signataires : Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, Dick Cheney, Richard Perle.

lundi 23 juin 2014

La verita effetuale della cosa


Résumons : dans les années 1990 et 2000, les Etats-Unis ont justifié leurs guerres au Moyen-Orient par leur volonté d’y installer la démocratie, les Droits de l’Homme et tout ce qui s’ensuit. Ils ont pareillement justifié leur soutien aux « printemps arabes » et leurs récentes interventions militaires, en leur nom propre ou par le truchement de leurs vassaux, en Libye et en Syrie. Passons sur les centaines de milliers de morts directement imputables aux interventions américaines. « Cela en valait la peine », comme disait Madeleine Allbright à la télévision en parlant des 500.000 enfants irakiens morts à cause du blocus contre les médicaments (ICI). Cela en valait la peine, doit-on comprendre, parce que la démocratie n’a pas de prix. Voilà qui est en soi-même contestable. Mais qu’en est-il, au fait ? Eh bien c’est très simple : l’Irak n’est plus un Etat, mais une vaste zone de guerre civile, où des attentats meurtriers et des massacres ont lieu tous les jours. La Libye n’est plus qu’un vaste et sanglant chaos, sillonné par des bandes de tueurs et de mercenaires, et qui déborde sur l’Afrique noire. La Syrie ne tient qu’à un fil, et connaîtrait déjà le même sort si la Russie ne s’était pas interposée. Elle n’est en tout cas plus une puissance. De toute évidence, au regard des objectifs affichés il y a quinze ans par les néo-conservateurs américains (par exemple par le biais de leur think tank, « Project for the New American Century »), l’échec est total. Il est même monstrueux. Les Etats-Unis ont englouti des centaines de milliards de dollars pour installer la démocratie au Moyen-Orient et le résultat est la guerre civile et la montée en puissance de l’islamisme le plus radical. La question est donc la suivante : les néo-conservateurs étaient-ils des idiots ? Des rêveurs? Des songe-creux? A l’époque, on disait plutôt le contraire : pour la première fois depuis longtemps, des philosophes étaient au pouvoir. Pensez-donc : des disciples de Leo Strauss ! Penseur difficile, penseur aristocratique, penseur profond. Mais alors, comment comprendre ? Ces lecteurs d'Aristote étaient-ils naïfs au point de croire que l'on peut "installer la démocratie" comme on installe l'électricité ? Naïfs au point d'oublier qu'en politique, l'anarchie est le pire des maux ?  Ce n'est pas sûr. Avant de tirer des conclusions définitives sur l’incapacité des philosophes à se mêler de politique, on ferait bien de se rappeler que Leo Strauss était un grand admirateur de Machiavel. Car on peut lire la situation au Moyen-Orient de manière un peu différente : En 1990, Israël était entouré d’Etats forts, stables et hostiles : l’Irak, la Syrie et, plus loin, la Libye. Aujourd’hui, ils n’existent plus. Les Etats-Unis les ont détruits méthodiquement, les rendant aux guerres civiles endémiques d’où leurs défunts leaders les avaient fait sortir (sur ce point, il n'est pas inintéressant d'écouter le Général Wesley Clark, ancien commandant du GQG de l'OTAN en Europe : ICI). Objectivement, Israël n’a jamais connu meilleure situation. Car sous leurs dehors terrifiants, les djihadistes sont moins dangereux que des Etats : ils sont très occupés par leurs dissensions internes, mal organisés, dépendants de financeurs obscurs, infiltrés jusqu’au trognon par les services secrets, manipulables, achetables, toujours au bord du pur et simple mercenariat. On peut ajouter à ces quelques considérations la prise (ou reprise) en mains du pétrole irakien et libyen par les compagnies américaines, la conquête d’immenses marchés de travaux publics (KBR) et de sécurisation (Blackwater) et enfin l’éloignement de toute remise en cause du dollar dans le commerce du pétrole –menace brandie par Saddam comme par Kadhafi. Sous cet angle, c’est à dire en considérant que ces résultats étaient l’objectif même des opérations militaires des Etats-Unis au Moyen-Orient, on devrait dire que la politique des néo-conservateurs est une très belle réussite. Elle est digne de la politique de Richelieu et Mazarin à l’égard de l’Empire Romain Germanique. Chose amusante, les néoconservateurs ont même prévu une sorte de gaz incapacitant contre tous ceux qui auraient le mauvais esprit de mettre en lumière leur succès : toute personne qui rappelle les fortes leçons de Machiavel en matière politique se trouve instantanément accusée de « complotisme ». Le mot, semble-t-il, suffit à disqualifier l’adversaire. Qu’on se le dise : les intentions affichées sont toujours les intentions réelles ; les Etats ou les groupes d’intérêts n’agissent jamais de manière duplice, les puissances dominantes ne recourent jamais à la ruse. Toute personne formulant un doute sur ce point sera immédiatement accusée de croire à l’existence du Protocole des Sages de Sion.

Chapeau Leo !



jeudi 19 juin 2014

Auri sacra fames


La cupidité n’est pas la motivation principale des chefs d’entreprises. Il serait, d’un point de vue psychologique, totalement erroné de se les représenter ainsi. Les créateurs d’entreprises sont mus par la passion d’agir, de construire, de produire des choses qui aient une valeur d’usage, agités parfois par des rêves d’empire, d’extension de leurs usines, de leurs filiales, de leurs succursales, éventuellement jusqu’à mettre en péril la viabilité même de l’entreprise ; ils sont animés aussi par un fort sentiment paternaliste –dont je vois mal pourquoi il faudrait le critiquer pour lui préférer la gestion des « ressources humaines »- qui les porte à se réjouir d’occuper et de nourrir un grand nombre de personnes, par le plaisir d’organiser, de régenter, de créer, de servir à quelque chose, d’avoir une place reconnue dans la société, d’être aimés et admirés par elle –toutes passions étrangères à la pure et simple auri sacra fames. Je n’ai personnellement jamais rencontré de créateur d’entreprise obsédé par son taux de profit. Et si les entrepreneurs traditionnels ont un défaut, c’est généralement de trop le négliger. Il suffit d’interroger leurs comptables. Le seul métier entièrement dirigé, poussé par la passion de l’or, c’est celui de financier. Ces hommes-là ne sont pas mus par la passion de créer, d’employer, de construire, ni d’ailleurs par la volonté d’être connus et reconnus, et encore moins d’être aimés, ni de servir à quelque chose. Ils jouissent au contraire de vivre cachés, dans les temples secrets de leur hyper-caste. La seule passion qui les anime est la passion d’accaparer, d’amasser, représentée sans doute et vécue comme un jeu. D’ailleurs, une part croissante de l’activité des grandes « banques d’investissement », comme on dit, relève du pur et simple casino : la finance ne finance plus, elle joue à faire de l’argent, en faisant des paris purement spéculatifs sur des prix et en accélérant jusqu’à la vitesse de la lumière le rythme des transactions. Or, pour la première fois dans l’histoire du monde, toute l’économie -l’ensemble des gens qui sont mus par autre chose que par l’appât du gain- se trouve placée dans la dépendance de ces gens-là, qui ne pensent à rien d’autre qu’à accumuler une immense et absurde fortune personnelle. Et lorsqu’un financier vous explique à quoi il sert, cela sonne si faux, si détaché de toute fibre réelle –c’est généralement le petit laïus du manuel de première année sur « l’allocation optimale du capital » et « l’efficience des marchés »- qu’on sent bien la faille. D’autant qu’ils sont capables de réciter ce petit topo complètement éculé sur l’efficience des marchés au milieu des décombres encore fumantes de la dernière crise qui a jeté cent millions de personnes au chômage et causera sans nul doute la mort par famine de centaines de milliers de personnes supplémentaires. N’oublions pas que les financiers sont prêts à spéculer sur tout et n’importe quoi, et par exemple sur les matières premières agricoles, transformées en jetons de casino. Autrement dit sur la vie de leurs frères. Dans la Bible, on dit que ces crimes-là « crient vers le ciel ». Le monde entier est aux mains de grands enfants, fixés à un stade très précoce de la sexualité infantile. C’est la grande réduction de l’existence humaine, sa mise en risque par des joueurs de poker (je parle là aussi au sens propre : la finance commence à recruter de véritables champions de poker de Las Vegas pour leur qualité de sang froid, de cynisme et de bluff). Nous sommes ainsi officiellement entre les mains de menteurs et de voleurs. Tandis que les affects propres du patron sont la responsabilité -jusqu’à l’écrasement légèrement surjoué- et le paternalisme à l’égard des hommes, les affects propre du financier sont l’arrogance irresponsable, le cynisme ricaneur et le mépris des hommes. Il faut aller plus loin : alors que les patrons veulent être aimés –parfois jusqu’au ridicule- les financiers jouissent d’être détestés et l’assument crânement, preuve qu’ils savent bien qu’ils le sont et qu’ils méritent de l’être.

mercredi 18 juin 2014

D'où vient la violence ?


            L’autorité et la violence évoluent en raison inverse l’une de l’autre. Lorsque l’autorité faiblit, non seulement la violence progresse mais elle prend sa place. Nous appellerons ici « autorité » la qualité en vertu de laquelle une personne se fait spontanément obéir, sans avoir besoin de manier la contrainte. Pour l’expliquer, il n’est pas nécessaire d’invoquer l’onction divine ou la légitimité historique ; l’autorité découle simplement de la hiérarchie naturelle qui structure et régit un certain nombre de situations : la relation du père à ses enfants, du gouvernant aux gouvernés, du commandant aux soldats. Par différence, nous appellerons « violence » l’application directe de la contrainte physique ou morale. 

             Voyons maintenant pourquoi elles évoluent en raison inverse l’une de l’autre. Lorsque le droit d’une personne à se faire obéir n’est plus spontanément admis, le plus souvent du fait d’un refus idéologique de reconnaître les hiérarchies naturelles (qui commence toujours dans une partie de l'élite), les nécessités fonctionnelles de la vie en commun ne cessent pas pour autant de se faire sentir. Dès lors, leurs exigences se fraient un passage par le biais de la violence pure et simple. Dans un contexte d’idéologie anti-autoritaire, généralement empreinte d’humanitarisme, cette violence répugnera à se manifester franchement. Elle sera sournoise, insidieuse, inavouée. Voyons quelques exemples : lorsque le droit naturel du propriétaire sur son bien s’efface, et que l’on concède au locataire toute une série de droits contre-nature, le propriétaire réagit en exigeant des garanties exorbitantes des locataires ; ces exigences démesurées privent de logement de nombreuses personnes honnêtes mais incapables de fournir les cautions excessives qu’on leur demande. De même, lorsque le droit naturel des patrons sur leurs employés faiblit, rendant le licenciement très difficile, les patrons réagissent par des pressions insidieuses visant à contraindre à la démission les employés qui ne donnent pas satisfaction. C’est ce qu’on appelle le harcèlement moral. On pourrait aussi évoquer les parents qui, ne sachant plus faire preuve d’autorité avec leurs enfants, oscillent entre le copinage visqueux et la violence verbale, voire physique.

                 Sur le plan de l’Histoire de l’Humanité, on peut dire que la chute de l’autorité divine a rendu possibles les génocides industriels, la chute de l’autorité royale l'avènement du totalitarisme et la chute, plus récente, des pères de famille l’ensauvagement de toutes les relations sociales.

              Certains objecteront à ce dernier point que nos sociétés sont tout de même beaucoup moins violentes que sous l'âge d'or de l'autorité.

Patience. Vous n'avez encore rien vu.


lundi 16 juin 2014

Avez-vous déjà vu une photo plus triste ?



On dira ce qu’on voudra sur l’échec des économies socialistes. Je ne puis m’empêcher de penser que cet échec a retardé la corruption intellectuelle et spirituelle des Russes. Le Vietnam m’a laissé le même sentiment. L’irruption de l’économie de marché, la surabondance de biens de consommation et la domination des mœurs libérales sont en train de corrompre à grande vitesse ces populations, d’y ruiner les manières, la culture et l'instruction. Voir se produire à toute vitesse chez eux ce qui s’est étalé chez nous sur une quarantaine d’années est un spectacle d’une grande violence et d’une intense laideur. On sent bien que la génération montante n’aura bientôt plus rien de russe, et serait-on tenté de dire, rien de soviétique : car après tout, soixante-dix ans de soviétisme n’ont pas été sans fruit : le culte préférentiel de toutes les disciplines les plus ardues –mathématiques, physique, musique et danse classique- les loisirs sérieux comme le chant choral, la poésie et les échecs – tout cela avait été conservé, renforcé et très massivement démocratisé en URSS. L’absence de consommation a objectivement favorisé chez les nations socialistes, outre l'absorption massive de vodka, la sublimation de la libido dans la haute culture. Il n’y a rien à rétorquer à cela. Cette vérité se constate à l’œil nu. Leur sortie du communisme correspond à leur alignement sur la barbarie culturelle occidentale. Comble de laideur et de déshonneur  : il existe à présent du rap vietnamien. Et les jeunes filles de Saïgon commencent à quitter la tunique blanche pour la tenue réglementaire de la poufiasse de banlieue. Le mot « décadence » a un sens très objectif. Il se manifeste par la vulgarité des femmes, l’avachissement des hommes, l’arrogance des attitudes, l’hyperactivité des enfants, l’indigence et la brutalité des loisirs. En clair : l'américanisation.




mardi 10 juin 2014

Liquéfaction générale



L’économie politique transforme les hommes pour les rendre conformes à sa théorie. Ainsi l’humanité doit-elle peu à peu devenir telle qu’elle puisse rendre vrai –vérifier- l’équilibre général, à savoir : liquide. La théorie économique classique postule, en effet, que tous les ajustements doivent pouvoir se faire instantanément, comme dans un vaste système hydraulique : adaptation de l’offre à la demande sous la forme de prix d’équilibre (salaire, taux d'intérêt), mobilisation instantanée du capital et du travail, le tout sans viscosité. Tel est en tout cas l’idéal pour que le système fonctionne bien, conformément à son épure mathématique. Il faut donc éliminer tous les "grumeaux", qui empêchent la circulation optimale des facteurs de production. S'agissant du Capital, cette liquéfaction ne présentait pas de problème autre que purement technique. Elle est à présent parfaitement réalisée: les masses financières se déplacent librement tout autour de la terre, à la vitesse de l'électricité, s'engageant et se désengageant au sein d'un espace de valorisation homogène. En revanche, la liquéfaction du Travail est un peu plus difficile. Car d’un point de vue humain, les "grumeaux", les viscosités se nomment : attachement à une terre, préférence pour un métier, interdits moraux et religieux, affection pour des gens, appartenance à une communauté, intérêt des entrepreneurs pour la vie de leurs salariés, motivations autres que pécuniaires. Cette liste, c'est la liste des choses que la globalisation doit détruire. Nous y sommes presque. Une fois que tous les grumeaux sont dissous, on obtient l’homo oeconomicus, qui n’existait pas au début, mais que la théorie finit par faire advenir : une humanité liquéfiée. Pour la décrire de manière spéculative, et en saisir toutes les dispositions spirituelles, on lira avec profit la description, belle dans son abstraite étrangeté, que Hegel donne de l’eau dans l’Encyclopédie des sciences philosophiques (§284) : « L’eau est ce qui est neutre, ce qui n’ayant pas d’individualité qui soit pour elle-même, n’ayant par conséquent en elle ni rigidité ni détermination, dissout toute déterminité mécaniquement posée en elle, ne reçoit que de l’extérieur la restrictivité de la structure et la cherche à l’extérieur, sans avoir en soi l’inquiétude du devenir » Il est frappant de constater que les hommes correspondent de mieux en mieux à cette définition, qui est aussi celle des biens en situation de concurrence pure et parfaite, telle que fixée par la théorie économique : atomicité, homogénéité, transparence, -le tout en libre circulation.




"La liberté guide nos pas"


Ce vers célèbre, tiré du Chant du Départ, est très riche de signification. Il me semble constituer une parfaite expression théorique de l’absurdité du projet moderne. Il suffit pour s’en rendre compte de poser une question simple : "Ah oui ? Et où va-t-on quand on est guidé par la liberté ?" Quand on est guidé par une boussole, on va vers le Nord; quand on est guidé par l'appât du gain, on va vers l'argent; quand on est guidé par la nature, on va vers la Grande Santé... Mais quand on est guidé par la liberté? Il est évidemment impossible de répondre. La liberté n'est pas un principe normatif; la liberté n'est pas un guide. La seule chose à dire, c'est : n'importe où. Tout le projet moderne se trouve là résumé : il convient de s’émanciper de tout, de n’être lié à rien, tenu à rien, redevable de rien. L’homo modernus se veut sans nature, sans finalité, et donc sans destination. Être « guidé par la liberté », c’est n’être pas guidé du tout, c’est errer sans fin.