mardi 29 mars 2016

Les masques sont tombés


Sur le Moyen-Orient, j'avais posé le cadre général dans un billet sur Machiavel (ici). Que s’est-il passé depuis ? Reprenons. Il y a quatre ans, les Etats-Unis ont décidé, après avoir semé le chaos en Libye (Sarkozy & BHL starring !), de détruire également la Syrie. A bien des égards, ce pays est le verrou de la région, comme l’Ukraine est celui du continent eurasiatique. Contrôler la Syrie, pour les Etats-Unis, c’est faire d’une pierre trois coups : priver l’Iran de son seul allié dans la région, supprimer l’accès de la Russie à la Méditerranée et lever l’obstacle au passage d’un gazoduc reliant le Qatar à l’Allemagne, projet depuis longtemps caressé, dont la mise en œuvre permettrait de distendre les liens gaziers entre la Russie et l’Union européenne. Car, ne l’oublions pas, l’essentiel pour les Etats-Unis est d’empêcher à tout prix l’union du continent européen, et de casser toute tentative d’axe Paris-Berlin-Moscou (d’où, je le précise pour les distraits, la diabolisation de Poutine par les mass-media sous nos latitudes). L’opération était parfaitement rationnelle du point de vue de l’Empire. Une violente agression fut donc déclenchée contre la Syrie, les Etats-Unis utilisant pour ce faire, et comme ils en ont désormais l’habitude, une coalition de tous les mouvements terroristes locaux (Al-Qaida, Al-Nosra, etc.), fruits de la décomposition de l’Irak voisin, rebaptisés « Rebelles Syriens » et autres « Combattants de la Liberté ». En appui, selon l’habitude, une gigantesque campagne de communication mondiale, digne de Walt Disney, fut orchestrée contre Bachar-el-Assad, présenté comme « le nouvel Hitler » (John Kerry dixit). L’alignement de l’Union européenne sur l’OTAN étant désormais sans faille, les ministres français et allemands se sont surpassés, au point même d’en faire un peu trop : Laurent Fabius est ainsi allé jusqu’à déclarer que Bachar-el-Assad « ne méritait pas de vivre sur Terre » (voir ici) et que « Le Front Al-Nosra », aimable bande d’égorgeurs de chrétiens, faisait « du bon boulot » en Syrie. Pour faire bonne mesure, de gros bobards de guerre ont été montés pour tenter de justifier et de provoquer des bombardements directs de la Syrie par les armées européennes : le plus célèbre étant l’utilisation d’armes chimiques par l’armée syrienne contre les « rebelles » -mensonge totalement éventé depuis (voir l'étude du M.I.T. ici et le mensonge de Fabius ), dans le silence de plomb des médias qui l’avait servilement répandu.
Mais, en dépit des gros moyens employés, l’opération de destruction de la Syrie par les Etats-Unis n’a pas fonctionné tout à fait comme prévu. On peut même dire, à cette heure, qu’elle a échoué. Alors qu’en Libye, la campagne de propagande et  les bombardements étaient passés comme une lettre à la Poste (il faut dire qu’il n’y avait vraiment rien en face), l’opération syrienne fut perturbée par deux acteurs imprévus : l’Etat islamique et la Russie. La Russie, d’abord, était décidée depuis le début à ne pas se montrer aussi passive que dans le cas libyen. La Syrie se situe, en effet, dans la zone de sécurité russe, à la différence de la Libye. Moscou a donc immédiatement opposé une ferme résistance non seulement à la propagande de guerre US mais aussi aux actions des « forces de la liberté », en apportant une aide matérielle au régime syrien dans un premier temps. Ensuite, les Etats-Unis ont perdu le contrôle d’une de leurs créatures : l’Etat islamique. Ce groupe terroriste, fruit du chaos irakien, a échappé à ses maîtres et s’est constitué en entité indépendante (des Etats-Unis, pas de l’Arabie Saoudite !), jouant le rôle du « fou » qui vient troubler tous les plans. Dotés d’un appareil de propagande propre, les terroristes de l’Etat Islamique ont abreuvé la planète d’un si grand nombre d’images horribles, et singulièrement de décapitations de chrétiens, que les Etats-Unis ont été contraints de condamner officiellement les agissements de ce groupe. Mais voilà : ce groupe était par ailleurs la pièce maîtresse du dispositif militaire anti-Bachar ! C’est lui qui a conquis la moitié du territoire syrien, prenant même d’assaut des villes symboliques comme Palmyre. L’appareil de propagande US a donc dû développer un discours plus complexe, et reconfigurer son récit : il y avait de « bons rebelles » (Al-Qaida) et de « méchants rebelles » (l’Etat Islamique). De bons coupeurs de têtes et de méchants coupeurs de têtes. Il fallait soutenir les premiers et combattre les seconds. Discours fort peu convaincant, puisque cela revenait à expliquer qu’il fallait combattre la seule force capable de faire tomber le régime syrien. Un peu comme si Roosevelt avait dit en 1943 qu’il fallait faire tomber Hitler et, d’un même mouvement, jeter toutes les forces dans la lutte contre Staline. Comme chacun sait, les dessins animés de Walt Disney s’accommodent mal de ce genre de scénario contradictoire. Ce storytelling a donc rapidement pris l’eau. D’autant que la Russie, prenant au mot le discours US, est entrée dans le jeu et s’est lancée dans le combat contre l’Etat islamique, bardée de toutes les autorisations de l’ONU. Ce faisant, les Russes ont prouvé, par les actes, que les Etats-Unis, en dépit de leur nouveau discours, ne combattaient nullement l’Etat islamique. Pendant deux ans, les Etats-Unis –et ses dominions européens- ont expliqué à leurs opinions publiques qu’ils combattaient l’Etat islamique, qu’ils multipliaient les « frappes ciblées » contre lui, sans jamais présenter le moindre résultat probant. Les déclarations de « guerre totale » contre le terrorisme avaient pour seul écho la liste des villes conquises par l’Etat islamique. Même chez les observateurs les plus obtus, un doute commençait à poindre. Mais quand l’armée russe est entrée dans le jeu, les masques sont tombés. En quelques semaines de bombardement, les Russes ont fait reculer l’Etat islamique sur tous les fronts. Palmyre, même, vient d’être libérée. A qui fera-t-on croire que l’aviation de l’OTAN n’était pas capable d’empêcher les colonnes de blindés de l’Etat islamique d’atteindre Palmyre, -ville martyre sur laquelle tous les Obama de la terre ont versé de grosses larmes de crocodile ? L’appareil de communication otanien a bien tenté, dans un premier temps, de mettre en cause l’action russe, au motif qu’elle s’en prenait non seulement aux méchants égorgeurs (EI), mais aussi aux gentils égorgeurs (Al-Qaida). Mais ce contre-feu n’a pas pris. Preuve était faite : l’OTAN n’a jamais combattu l’Etat islamique. L’OTAN, qui est cohérent, n’avait qu’un but : détruire l’Etat syrien en utilisant toutes les armées terroristes locales. L’OTAN a porté l’Etat islamique dans son sein dans un premier temps (visez un peu le matériel ! N’oubliez pas non plus la Turquie, membre de l’OTAN, et financeur de l’Etat islamique), s’en est ensuite servi comme d’un fléau pour détruire le régime d’Assad, a enfin, sa créature lui échappant sur les bords, brisé contre lui des lances purement rhétoriques pour calmer les opinions publiques et dissimuler, tant bien que mal, le cynisme de la politique occidentale. Il est frappant de voir que les forces qui combattent réellement l’Etat islamique sont précisément celles qui nous sont présentées depuis dix ans, en France et dans toutes les contrées sous domination otanienne, comme « l’Axe du Mal » : l’Iran, la Syrie et la Russie. Comment les scénaristes d’Hollywood vont-ils faire pour nous expliquer cela ? Séances de brainstorming à prévoir !
Suite au prochain épisode…




jeudi 24 mars 2016

Enigme


Une autre question m’est venue en lisant le récit de l’agonie du roi. Que pouvaient bien penser les médecins à l’époque où la médecine n’existait pas ? Assurément, ils connaissaient quelques remèdes de bonne femme probablement efficaces pour de petits maux ; ils avaient peut-être –admettons- des idées sur les régimes alimentaires les plus favorables à une bonne digestion. Bref, quelques leçons tirées de l’expérience. Mais face à la maladie proprement dite, face aux virus, face aux infections, sans parler de maux plus graves, ils n’avaient à peu près rien. Et pourtant, les valets racontent qu’après avoir examiné doctement la gangrène du roi (par ordre décroissant d’ancienneté), les médecins se retiraient « pour conférer ». Et que cela pouvait durer une heure ! Mais que pouvaient-ils bien se raconter ? De quoi, concrètement pouvaient-ils bien parler ? Faisaient-ils semblant de réfléchir pour ne pas perdre la face, ou pour donner à tous l’impression qu’ils ne ménageaient pas leurs efforts ? Ou bien théorisaient-ils vraiment à partir du peu de connaissances dont ils disposaient et des idées fausses qu’ils se faisaient sur la maladie du patient ? En quoi pouvait bien consister une conférence médicale autour d’un cas de gangrène, d’où l’on ressortait, au bout d’une heure, en concluant qu’il fallait reconduire l’ordonnance donnée la veille, à savoir « boire du lait d’ânesse » ? Quel pouvait bien être le circuit rationnel de ces infortunés médecins ? Quel raisonnement suivaient-ils?
Il ne doit pas être drôle tous les jours de pratiquer une science qui n’existe pas encore.


mardi 22 mars 2016

La mort du Roi...et la nôtre



J’ai lu l’autre jour le récit, par ses deux valets, de l’agonie de Louis XIV. On mesure à lire ce texte la nature exacte de ce qui distingue notre époque de celle du Roi-Soleil. En peu de mots : la différence essentielle est que nous sommes devenus des barbares, mais que nous sommes bien soignés. Notre époque est comme un hôpital ultramoderne, peuplé d’hommes de Cro-Magnon, au milieu des ruines de la culture. A la lecture, l’homme moderne occidental, qui a encore une petite idée de ce qu’était la civilisation, est nécessairement agité de sentiments contradictoires : d’un côté, il se réjouit de vivre à notre époque, où une boîte d’antibiotiques suffirait à soigner le mal du roi ; de l’autre, il est confondu par la supériorité écrasante et générale du XVIIème siècle : élévation des sentiments, piété, délicatesse de l’expression, hauteur de vue, beauté de la langue ; il faut imaginer aussi la splendeur des lieux où se déroule cette agonie poignante. A-t-on idée de spectacle plus grandiose qu’un coucher de soleil sur les façades mordorées du château de Versailles ? Tout se passe comme si la somme immense d’intelligence et de sensibilité qui avait été investie dans l’Art et la Pensée, les mœurs et la conversation humaines, la spiritualité et l’agrément des manières s’était trouvée aspirée par la Modernité et projetée dans le développement de la seule technique. Nous nous retrouvons donc capables de vivre beaucoup plus longtemps, mais dans un monde qui n’offre plus rien qui vaille vraiment de vivre. Car entretemps, la civilisation proprement humaine a disparu.


Back to reality Baby


Cédant à l’amicale pression de mes trois lecteurs, je reprends ma petite chronique de la fin du monde. Vraiment, c’est pour être gentil. Car que peut-on bien dire de plus ? Notre époque désarme le commentaire. Elle décourage même la parodie. Elle est plus grimaçante et ridicule que la pire des caricatures qu’on en pourrait faire. Quant à comprendre les ressorts de son fonctionnement, je crois avoir fait le maximum dans mes précédents billets. Que reste-t-il alors ? Ma foi, il reste à fignoler les détails, à explorer les petits coins obscurs, à enfoncer quelques clous aussi, et à vérifier quelques prévisions. Rien de bien fondamental, mais de quoi s’occuper tout de même.
Alors, par où commence-t-on ? Depuis mon dernier billet, que s’est-il passé ? Si je me souviens bien : le massacre du Bataclan, les élections régionales, la victoire russe en Syrie. Rien qui puisse nous surprendre en définitive. Les massacres ne font que commencer, les élections n’aboutiront, je le crains, jamais à rien, et la victoire des Russes est la seule bonne nouvelle de l’année. Reprenons dans l’ordre.
S’agissant des massacres de novembre, je propose l'expérience suivante : faites venir des millions de musulmans dans un pays (politique de substitution de population depuis 40 ans) ; ne cherchez nullement à les assimiler, mais expliquez-leur pendant des décennies que la population du pays qui les accueille est ignoble et mérite leur mépris (idéologie anti-française distillée par toutes les autorités étatiques depuis 30 ans); faites en sorte que les autorité du pays en question participent par ailleurs, et très activement, à la destruction des Etats laïcs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (alignement total sur l’OTAN depuis 10 ans); affaiblissez toutes les défenses naturelles du pays, faites régner le laxisme pénal le plus complet (politique pénale favorable aux criminels depuis 30 ans); désorganisez les services secrets, démoralisez l’armée et les forces de sécurité (démantèlement de l’Armée, désorganisation de la police depuis 15 ans); pour finir, faites tenir au Président du pays des discours de va-t-en guerre contre les mouvements terroristes qui sont la conséquences de sa propre politique au Moyen-Orient (discours de Hollande). Que pensez-vous qu’il arrive ? Des vocations de terroristes naîtront par dizaines dans le pays, où les djihadistes disposeront d’une base de repli et de préparation profonde, jouissant même, sinon de l’approbation explicite, du moins du silence d’une part importante de la population immigrée ; les services secrets resteront l’arme au pied ; des attentats auront lieu. La leçon est toujours la même. Si vous n’aimez pas les effets, évitez de réunir les causes. En conséquence, toute action du Gouvernement ne tendant pas à écarter les causes que je viens de citer ne présente strictement aucun interêt. Car la politique, contrairement à une idée trop répandue, ce n’est pas du chamanisme, c’est plutôt de la chimie. Quand les produits sont réunis, les réactions se produisent inexorablement.
Mais ce n’est pas de la chimie amusante.